poematique expiraTOIre
Vases communicants sur une idée et l'impulsion de F. Bon
Décembre Laure Morali
après un séjour-atelier au Labrador, Laure poste chez moi son journal de l'ailleurs. si elle savait comme son texte est au coeur de ces choses qui me tiennent au corps et au trip! merci Laure de cette intuition magnifique qui frappe -comme toujours- fort et miraculeux.
l'étranger de quelqu'un, langues et origines qui s'entremêlent ou s'éloignent... les vases communicants prennent chair et vie, quittent les blogs et vont sur le terrain faire leurs osmoses.
que demander de mieux?
La liste des vases communicants de décembre c'est ici link.
gratitude à Brigitte Célerier, vestale de nos Vasesco.
mon texte chez Laure Les Portes suivez le link
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« I love you vous n'm'entendez guère. »
Nous sommes tous des miroirs où des gens cherchent des étrangers.
Gilles Vigneault.
Au-delà de la route, on appelait décembre « pishimuss », la petite lune, ça nous paraissait loin, mais une fois qu’on y était, on n’avait plus aucune idée de ce que pouvait être l’absence, on affirmait au contraire une présence au monde indissociable du froid et de la qualité de silence du Nord qui laisse entendre jusqu’aux cris de l’eau quand elle se fige, jusqu’aux rires secrets de la glace quand elle prend possession de la rivière. On n’avait pas le choix d’être alerte. On n’avait pas le choix non plus de choisir son camp, de résider d’un côté ou de l’autre de la rivière.
Les habitants du village anglophone de Saint-Augustin possédaient une épicerie, un dépanneur, un dispensaire, un bureau de poste, une aréna… Ils ne lésinaient pas sur les guirlandes électriques de Noël. Sur l’autre rive, les Innus de Pakuashipi avaient refusé d’appartenir à la réserve dans laquelle on les avait déplacés dans les années 60 et étaient revenu chez eux à pieds, au bout d’une longue marche de plus d’un mois sur les hauts plateaux sans arbre.
C’était la deuxième fois que je venais à Pakuashipi, mais je me souvenais à peine du premier voyage, comme si le banc de sable sur lequel j’avais campé alors avait effacé mes souvenirs sous sa beauté lumineuse. Nous avions dormi, avec des amis innus, dans un campement nomade en plein milieu de la Pakua-Shipu, la « rivière peu profonde ».
Les enfants parlaient l’innu-aimun. Leur seconde langue était l’anglais qu’ils apprenaient en écoutant les chaines du câble ou en fréquentant les jeunes du village d’en face, mais c’est en français, dans leur troisième langue, qu’ils étudiaient en suivant un programme scolaire identique à celui des autres écoles du Québec. J’étais de retour en ce début d’hiver pour animer des ateliers d’écriture et je voulais savoir ce que l’on ressent quand on passe d’une langue à l’autre, d’une rive à l’autre. Je voulais traverser. Autour des bateaux, les tensions se resserrent.
Naissance des glaces sous les courants froids du fleuve. Il aurait été d’habitude impossible, en cette période de glaciation, de franchir la rivière autrement qu’en hélicoptère — les motoneiges ne pouvaient pas encore emprunter « la route blanche » qui relie les villages disséminés de Blanc-Sablon à Natashquan — mais là, un aéroglisseur venait d’arriver de Londres en kit, mettant fin au monopole lucratif de la traversée en bateau par un clan écossais. C’est ce qui se disait sur le quai.
Nous étions une dizaine à attendre le retour de l’Esprit de Pakuashipi parti sous nos yeux faire de l’œil à la lune avec son hélice rougeoyante. Le dessous de l’aéroglisseur avait crissé contre les plaques cristallines revolant en débris sur la jetée, comme un écho à l’éclatement de nos provenances.
Un groupe de jeunes innus, bâton de hockey à l’épaule, s’apprêtait à aller affronter l’équipe de Saint-Augustin. Il y avait aussi une délégation d’intervenants sociaux de Québec : « Vous, les Français, vous n’avez plus de respect pour la langue française, nous on la protège… », a dit l’un d’eux. C’est à moi qu’il parlait ? Mais qu’est-ce que j’avais à voir avec l’apparition d’anglicismes dans les émissions de télévision en France, les magazines de mode ou les panneaux de signalisation routière ?
Clair pare-chocs de la lune dans les bouscueils. Tous ces reflets qu’il faut renvoyer dans un regard pour faire rebondir les questions dans l’esprit de celui qui les pose.
« Qu’est-ce que j’y peux, moi, si en France on dit parking pour stationnement, stop pour arrêt, c’est cool pour c’est l’fun, c’est fun pour c’t’écoeurant… Au Québec, on dit bien lighter pour briquet, good for you pour tant mieux pour toi, tomber en amour pour grimper au rideau. On va pas se mettre à compter les emprunts à l’anglais d’un côté et de l’autre de l’océan… De tout façon, à Pakuashipi, on ne dit ni stop ni arrêt, on dit nakai. »
Ça ne me tentait pas d’endosser toutes ces histoires ni de laisser l’amertume d’un inconnu m’envahir. De plus en plus chez moi dans mon corps d’étrangère, je n’éprouvais plus une seule once de sentiment de culpabilité, d’infériorité-supériorité (c’est un peu la même chose tout ça) ce genre de failles qui font qu’un interlocuteur qui a envie de se défouler peut s’y infiltrer et s’en donner à cœur joie en faisant résonner sa colère dans ton ventre.
Clarté glaciale d’un piège. L’Esprit de Pakuashipi prisonnier d’un bouscueil, à une vingtaine de mètres de la digue. Mais l’homme, au lieu de se joindre aux joueurs de hockey partis prêter main forte aux passagers débarquant de l’aéroglisseur sur une dangereuse patinoire, continuait à s’acharner sur moi. Il m’avait entendue parler plus tôt de la hausse de l’immobilier dans ma région d’enfance et revenait là-dessus. « Qu’est-ce que ça peut te faire que le prix des maisons augmente en Bretagne parce que les Anglais d’Angleterre s’y installent ? C’est plus ton problème, maintenant t’habites ici. »
Vous. Nous. Vos. Nos. Toi ici. Eux là-bas. Ils… À présent, j’étais l’une "des siennes" et il considérait que je n’avais pas à m’intéresser aux logements dans mon pays natal. T’as choisi de venir vivre ici, meurs ici, en gros ça veut dire.
C’est fou comme on peut, à quelques minutes d’intervalle, repousser puis assimiler l’autre pour, dans tous les cas, l’exclure de quelque part. Just too bad ! Je feel chez nous partout. « Qu’est-ce que vous diriez, vous, de savoir que vous ne pourrez jamais revenir habiter dans votre village d’enfance parce que les prix ont flambé ? »
I love you vous n'm'entendez guère.
Quand j’avais quatre ans, ma mère écoutait une chanson de Gilles Vigneault en boucle : I went to the market, mon p'tit panier sous mon bras, the first girl I met, c'est la fille d'un avocat. Je croyais qu’il parlait de la fille de l’avocat, le fruit. À quarante ans, j’y go to the market, de l’autre bord de la rivière. I love you vous ne m'entendez pas.
Au magasin général, pas d’avocat, mais des « Christmas décorations 60% off », de la « Ice » en vrac, parce que c’est vrai qu’il n’y en a pas assez dehors comme ça, un « dreamcatcher made in china », comme si personne n’en fabriquait de vrais sur place et de la crème solaire hawaïenne…
Sur le quai de Saint-Augustin, il y a un homme dont le métier est de tenir un escabeau. I must speak english à partir de c’te hauteur-là…
I love you c’est d’valeur qu’on m’comprenne guère.
I love you c’est d’valeur qu’on m’comprenne pas.