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poematique expiraTOIre

nouvelle écrite en 2005 du temps où je n'étais pas Annaj

Enfin te voilà…

 

 

Cela se passa dans un jardin public. Un de ceux que je préfère.

Deux immenses verrières, des serres chaudes gigantesques dans lesquelles s’épanouissent vertueusement des arbres allogènes. Et puis alignées, rangées comme autant de carreaux dans un potager, des plantations à thèmes ; chacune son esprit, chacune son idée de la terre et de la culture.

Des pièces d’eau, plus belles encore de leur proximité d’avec le fleuve, proximité de miroir dépoli. Béton et verdure. Modernité. Eternité

 

J’entrais dans ce parc par une porte ne payant pas de mine. Comme si ce bijou-là ne valait pas d’écrin !

Quelques personnes. Avec des têtes d’étudiants éternels,  de séminaristes ou encore de chercheurs, fabuleux spécialistes d’un pet dans l’azur ou d’un atome de poussière remarquable.

Moi aussi par ailleurs, j’y allais. La question de ma propre tête n’entrait pas en considération à ce moment-là car je m’intéressais plus spécialement à celle d'un homme que je voyais ici régulièrement, chaque jour, assis sur le même banc de pierre, placé sur la promenade en dessus des jardinets.

Je le regardais, médusée je dois bien le dire, par le faciès ravagé qu’il avait.

Assurément, il avait été un très bel homme. C’est quelque chose qu’il portait sur lui. Il était grand, se tenait encore droit et sa chevelure blanche lui faisait des vagues plaquées qui avaient un négligé naturel et élégant. Séduction au-delà de l’apparence. Il était en effet dans cette marge imperceptible de la beauté qui dure, malgré l’âge et la difformité de la vieillesse. Il était vieux oui, c’était évident. Il était vieux mais ce n’était qu'un corps abîmé. Je me disais même que c’était comme s’il s’était assis là il y a cinquante ans et qu’en une poignée de minutes, il avait été transposé en sa septantaine.

Il tenait ses mains dans les poches et ses yeux sur ses chaussures ; il attendait.

 

J’avais des raisons de venir ici. Je cherchais à m’imprégner d’odeurs pour une étude de vocabulaire. Je sortais mon carnet et je notais ce que m’inspirait ce que j’inspirais. Donc je connaissais parfaitement mes motifs de siéger ainsi journellement, ce printemps-là, dans le parc Citroën. Mais quand je relevais la tête de mes rêveries et que je le voyais lui… la question était là: pourquoi venait-il ici, sans livre, sans cahier, sans intérêt aucun pour le paysage et les plantes? Pourquoi assis là, pourquoi muet, pourquoi statue ?

 

Quand je pris conscience de son omniprésence dans mon territoire, mon imaginaire se mit rapidement à naviguer vers cet homme que j’appelai Gary.

Gary venait-il ici pour passer le temps ? Venait-il s’y oublier comme dans l’espérance de laisser son corps sur le banc tandis qu’il flotterait ailleurs dans un rêve ?

Il bougeait si peu. J’en venais par moments à le croire mort effectivement avec cette identique sensation qui me venait enfant, quand je voyais une bête immobile allongée à terre dans une posture que je ne trouvais pas normale.

 

J'aurais voulu lui parler, lui poser toutes mes questions mais je le savais comme par instinct, l’essentiel de ce qu’il avait à m’apprendre me viendrait simplement de ma tranquille observation. Je mêlai dès lors habilement mes recherches floro-olfactives à de nouvelles prospections sur l’isolement humain, le calme, la patience.

 

Ainsi je commençai à découvrir des nuances dans ses attitudes. Il y avait des jours où en effet, il était de marbre mais beaucoup plus souvent – et j’en fus émue- il semblait se parler doucement. Je voyais ses lèvres bouger un peu. Et puis, il y avait dans ses prunelles une panoplie de lumières, de légers mouvements de la pupille. Des cillements de paupières, des frissons battus sur ses cernes. Une multitude de mouvements microscopiques  animait ce visage impassible.

Jamais en tout ce temps de curiosité, il ne parut se rendre compte de mon impertinence. Je me mis alors à croire qu’il était comme en transe ou qu’il voyait des choses que je ne pouvais aborder. Des ectoplasmes, des anges ou une image, un souvenir puissant…

Après plusieurs jours, je compris enfin ce qu’il disait: Anna.

Oui. Anna. J’en étais sûre. Cet homme venait perdre son temps à penser à une femme qui se nommait Anna.

 

J’éprouvai de la compassion.

J’étais donc face à un de ces êtres que la mort laissait dans le désarroi. Lui manquait l’épouse décédée dont l’absence déparait la vie de tous ses attraits et faisait de lui un zombie incapable de voir encore les herbes, les jets d’eau, les nuages de ce jardin.

Oui, une immense pitié m’avait d’abord envahie. 

Mais ensuite autre chose, difficile à admettre.  Il faut pourtant bien que je l’avoue pour que la suite prenne vraiment tout son relief. J’avais eu de la pitié oui mais voilà que s’installèrent un certain mépris et même du dédain.

 Face au malheur des gens, j’agis facilement comme si celui-ci n’était pas réel. Je leur en veux de souffrir ; tout de même, ne pourraient-ils faire l’effort de se maîtriser, car les voyant brisés, je souffre moi aussi sans avoir nullement les moyens de les aider. Fâcheuse habitude que de m’approprier des soucis qui ne m’appartiennent pas.

La mort m’apparaît encore si lointaine qu’il m’arrive à peine d’y penser. J‘imagine que c’est un truc qui n’est destiné qu’à ceux qui le méritent ; ou alors que c’est tellement ordinaire, qu’il n’y a pas de quoi en faire une histoire ;  et puis encore, quelle vanité que de se donner une telle importance qu’on en arrive à pleurer sa propre solitude ! … Une brochette de stupidités martelées surtout pour camoufler mon désarroi.

 

Donc Gary redevint un vieillard ordinaire pour quelque temps, cela au grand profit de mes tulipes et lilas et de mon panel d’adjectifs qualificatifs.

 

Je vérifiais quand même régulièrement la bonne tenue du troisième âge mais il restait identique à lui-même.

 

Et puis vint ce jour-là…

J’étais paresseuse et triste aussi. Ma propre solitude me pesait étrangement et je me sentais dans ces dispositions d’esprit si négatives, si noires qu’elles finissaient toujours par me faire détester la vie et sabordaient toute mon énergie.

 

Gary était assis. Impassible marbre d’époque symbolisant l’immuabilité. Je le vis trembler soudainement. Il sembla se réveiller. Lentement sortir de son silence et de sa coquille. Sa tête venait de se redresser légèrement et puis encore plus.

Il parut se couvrir de lumière, ses traits s’apaiser de tous les mots qu’il avait prononcés. Il tourna carrément son profil et je le vis se tendre vers le ciel. Je pensai qu’il était en train de mourir, là devant moi!

Je suivis cependant son regard.

Là-bas, arrivant du bord du fleuve, du débarcadère, je la vis. Sur le moment, je ne fis pas le rapprochement entre l’éveil de Gary et cette silhouette de femme se profilant au début de la pelouse.

Elle marchait dansant ses pas à cause probablement de ses hanches. Vêtue de clair et d’une écharpe de mousse blanche, tenant à son épaule un sac de toile. Plus elle s’approchait, plus la chose m’apparut comme évidente : j’assistais à l’apparition d’Anna. Gary était métamorphosé. En un instant, le bonheur lui était revenu, posant sur lui le charme et la grâce de la vie. Il se détendit, s’assouplit.

Je m’attendais à le voir se lever, courir vers cette femme qu’il avait tant espérée. Mais il resta calmement là, paisiblement là.

 

Elle lui souriait , elle aussi, depuis longtemps déjà quand elle le rejoignit vraiment.

- Anna ! dit-il. Enfin te voilà… Je suis heureux.

- Oui, moi aussi. Que ce séjour a été long sans toi ! se mit-elle à plaisanter. J’ai cru ne jamais pouvoir revenir.

Ils s’étreignirent passionnément.

Anna était  belle. Une âme. Chacune de ses rides l’attestait.

Et ils étaient vieux, tous les deux.

 

J’arrêtai de les regarder comme pour qu’ils s’embrassent encore.

Et je rentrai chez moi.

 

Je revins au parc Citroën le lendemain. Gary était là. A voir son visage, je savais qu’Anna viendrait. Il existait donc véritablement une substance de l’amour, une matière que l’on pouvait nommer Amour qui aurait pu tenir une vraie place dans la table de Mendeleïev !

 

Je vis Anna arriver, je la vis l’embrasser et puis leurs échanges animés.

Ils restèrent quelques temps ainsi sur le banc de pierre de la promenade supérieure.

Il y avait  un dessin de fleurs aux odeurs de girofle dans le jardinet.

L’été commençait à  prendre forme.

Puis ils partirent.

 

 

Pendant quelques jours, je fus poursuivie par leur présence en moi. Parfois jusqu’à m’en agacer.

 

Je pensai qu’une bonne chose à faire aurait été d’attendre Anna, à sa descente du bateau. J'avais une telle envie de lui raconter l’extraordinaire amour de Gary, celui qu’elle n’avait pas vu et qu’elle ne verrait jamais: l’attente de cet homme hors de la vie et puis sa renaissance, là sous mes yeux en la voyant surgir. Mais non.Tout ce qu’elle avait à savoir était à sa portée.

 

Bien sûr, elle  ne connaitrait jamais comme moi, la vérité de l’amour de Gary.

Celle-ci avait pris forme sous mes yeux et j’étais l’unique témoin de cette floraison.

 

Je me mis à songer.. Etait-ce donc pour moi que cela avait été dessiné ?

 

 

 

cette brève nouvelle apportait une conclusion à une série de 12 nouvelles sur l'amour qui ne se dit pas et appendice , les textes étaient entremêlés de poèmes  sur le thème du parcours amoureux

amusant mais on dit que tout ce qui s'écrit arrive... je prends rdz au jardin Citroën ;-))) on sait jamais.

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