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poematique expiraTOIre

Natacha

Où que s’installe le silence

Demeurent ses vibrations

Poinçons sur chair

Des ondes et des rayons

Montent les plaintes gutturales

 Inaudibles volutes ou fœtus enroulés

Au cœur et à la gorge

Chassés de soi

Sous  le vent dominant d’une météorologie contraire

De soi à l’univers

La musique clandestine martèle le sang

Le signe devient mot

Sensuel vocabulaire

Aux racines des mains l’éclosion des non-dits

Mon geste, parole graphie et parole de chair.

 

Où que s’installe le silence

Demeurent ses vibrations

 

 

Le bord de la Terre, une nouvelle fois… Soleil noyé dans le fond du paysage. Oui, le soir, c’est la mer pour tout le monde.

Le petit balcon et elle là-dessus. Posée en capitaine d’un immeuble navire, d’une ville navire.

Elle, dans cette périphérie ouest de la Cité. Plus loin, le champ des paysans, jusqu’à l’horizon. Pas de goutte d’eau, la moindre vague, mais les herbes chassées par le vent. Qu’elle regarde chaque soir.

 

«  J’ai encore fait une centaine de miles dans l’univers aujourd’hui ; demain peut-être une terre nouvelle… »

 

Cette phrase n’existe pas. Elle navigue dans sa tête en esquif, impertinente locomotion de sons dont la musique est inconnue. Comment et de quelle manière se développent les pensées quand il n’y a jamais eu de phrases résonnant dans la tête ?

 

LUI:

Je la vois chaque jour. Elle pose sur moi son sourire particulier, chaque fois teinté différemment.

Ce qui est doux.

Ce qui est indifférent ou préoccupé. Ce qui est triste, souvent.

Ma voisine, qui est sourde.

 

Il habite ici depuis toujours, paraît-il… A ses côtés, plusieurs fois des gens sans nom, vivotant comme lui dans leur deux-pièces. Leurs rapports étaient si confidentiels qu’ils n’en existaient pas. Il ne se souvient d’aucun voisin. Ils portaient des noms à coucher dehors, d’ailleurs.

 

Lorsque Natacha arriva, -pourquoi ?-, cela changea. Il connut très vite son prénom. Natacha, le prénom russe par excellence et  il aime les forêts de bouleaux, celles qui semblent envahir la terre, là-bas, la remplir de taches, celles qui font une démesure au voyage.

Natacha. Il trouvait dans ce mot une dose de vent qui lui allait bien.

 

Durant la première semaine de son existence dans cet immeuble, il fut odieux. Décidé à marquer son territoire comme un vieux matou. Il se mit à forcer les comportements faits pour agacer. Exemples. La douche à minuit, la télé pendant des heures, la radio à tue-tête, la cuisson d’un chou-fleur, la lessive oubliée et la clef pas rendue… Le parfait emmerdeur. Cela, dans l’espoir de lui faire tolérer son véritable style de vie. Il voulait qu’elle le trouve conciliant, après, quand il serait retourné à ses vraies habitudes. Politique de l’exagération pour repousser en elle les limites de l’acceptable.

 

LUI: Je suis pianiste.

Mais Natacha était sourde et je l’ignorais bien sûr.

 

Je découvris son handicap la deuxième semaine : quand elle émit un son rauque et fort pour me saluer alors que nous entrions dans l’ascenseur.

 

L’effet de cette voix fut terrible.

Dans cette enveloppe frêle, brutalement, l’animalité. Un choc. Femme blonde, fragile et élégante, avec quelque chose d’indéfinissable autour d’elle, sophistiquée même... Eh bien ! Cette femme était infirme. Et pour le musicien qu’il était, un être qui n’avait aucun lien avec lui.

 

LUI:

Coincé dans cet ascenseur avec Natacha, je ne savais ni où, ni que regarder. Tandis qu’elle posait sur moi tout son visage, comme elle avait appris à le faire, par besoin.

…Et déjà, cette expression qui me démonte et fait de moi du petit bois !

 

Longuement, il lui fallut apprivoiser cette idée. Il le fit comme il savait le faire, en jouant du piano sans plus de cesse. Des promenades de morceaux. Liés. Noués entre eux par ses pensées, un chemin de notes, un parcours audible, métaphore de ce qui se passait en lui ou du routard.

Jouer, jouer et puis marteler. Sans se rendre compte qu’en réalité il testait point par point le silence. Le silence de Natacha. D’adagios en romances, de concertos en sonates, de variations stridentes en lentes obsessions contemporaines… il provoquait le grand, le vaste vide dans lequel cette femme se mouvait.

Il comblait, remplissait le néant d’une masse de sons. Tout ce que la voix avait envie de dire et qui ne pouvait sortir. Cela confié à l’instrument, le porte-parole.

 

Ecouter n’est pas entendre.

Oui, il plongeait dans le monde de Natacha. Parce que sa musique à elle était faite d’impulsions. Comme celles de ses mains montant et descendant le clavier, de ces trous noirs ou blancs qu’il y faisait avec ses doigts. Et des ondulations invisibles de l’air qui part en vibrations.

 

Cette foison de notes, le ruissellement qui envahissait son salon, il les pensait neutres. Plus exactement, il imaginait être seul face à cette déferlante.

Et puis, la sonnette du palier se fit entendre, le réveillant en quelque sorte de cette torpeur musicale dans laquelle il se dévidait.

Et sur le pas de la porte, Natacha.

L’air à la fois furieux et suppliant, gesticulant et articulant.

 

LUI: Je compris alors que je dérangeais....

 

extrait  d'une nouvelle du recueil. Enfin te voilà , que l'on se quitte.

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