poematique expiraTOIre
Alors que la bouche
Absorbée de dires et de caresses
Pressante jusqu’à l’averse
Des eaux de mousson et des pulpes du cri
Offerte, ample et noir berceau de poison
Tressaille des séismes humains
Alors que la bouche recouvre de mots, de blancheur et de chaux
Le regard de l’amant, sa main
La buée sur le cou et les cheveux de suie
Les corps s’enroulent et se tressent lentement des jardins suspendus.
Par-dessus l’émeri et les déserts chauds.
Trouverai-je l’abri du pénitent sur le chemin des coquillages ?
Le silence de la conque qui respire la mer.
La route fait à cet endroit une demi-boucle avant de franchir un pont et de s'enterrer dans la forêt. Passage stratégique dans le trafic interminable qui relie le centre vers ses banlieues. L’hôtel est là, au promontoire de la vallée, gris des vapeurs de benzine, des poussières et de son inhérente pauvreté.
Une composition inhabituelle, l’agencement subtil des désirs, les uns après les autres, peignait pourtant ici un univers à part.
La femme.
A le cheveu teint et la chair rose. Des charmes mis en valeur d’un bijou accessoire ou de vêtements aux couleurs flatteuses. Toujours la première arrivée. Ça ne la gêne pas. Question d’habitude. Elle se dirige vers la table la plus éloignée et fixe le mur en buvant du thé.
Sourire de cendre ou d’enfance. Tristesse ou vocation contrariée, lassitude fragile, voici ce qu’on saisit d’elle à première vue.
Lui est bel homme.
La démarche pesante, image contredite par la légèreté de l’esprit, un rire bonhomme.
Il s’assoit face à la salle, dépose ses lunettes pour n’avoir pas à regarder vraiment, ou alors pour la voiler d’une presbytie avantageuse.
L’endroit a été choisi d’un commun accord : un hôtel de petite catégorie, presque minable, triste lui aussi, posé au bord d’une route à grand passage.
Ni l’un ni l’autre ne veulent donner de l’éclat à ce qu’ils viennent y faire. Pas de chamarrures donc, de tapis chaleureux, de literie confortable non plus.
Il est là et tout change. Les deux parlent, longuement la plupart du temps. Il commande une bière et débute. Une conversation faite pour repriser la vie trouée entre eux depuis leur dernière fois.
- Je suis débordée, le travail… mais je t’ai écrit quelque chose.
- Montre.
- Maintenant ?
- Bien sûr, cela m’excitera… glisse-t-il.
Elle sort son cahier et le lui tend.
Il croise les jambes, se cale d’une façon poseuse et se met à lire.
- Pas mal… finit-il par dire.
Il a le compliment rare mais ne cache pas les émotions qui le traversent. Même ne disant rien, il livre comptant le fond de sa pensée dans ce plaisir qui modifie sa face et l’ouvre largement. Ou non.
- Et toi ? dit-elle.
L’homme se détourne et observe l’entrée du café, à la recherche d’un dérivatif, puis pousse la causerie sur un autre sujet.
- Et toi ? insiste-t-elle.
- Je ne peux encore rien te montrer.
Elle sourit mais l’esprit se rebelle.
Depuis plusieurs mois, ils se retrouvent là. Selon un rituel façonné ensemble pour mieux subvenir à leurs énergies, à leurs vitalités excentriques.
D’ordinaires amants et cependant quelque chose fait que pour les hôteliers, cette rencontre tient du séminaire de travail ou du rendez-vous d’affaires.
Leur chambre se situe à un angle de l’auberge, ce qui lui donne deux fenêtres à des points cardinaux différents et donc, une lumière variant plus qu’à n’importe quel autre coin de la maison. L’une s’ouvre sur la forêt et un bouleau la chatouillant par temps de bise. L’autre découvre un champ étroit et cultivé. Du blé, cette année.
Dès qu’ils pénètrent dans la chambre, tout se transforme. Un silence habité et palpable. Lui ouvre les rideaux, puis la fenêtre, et suivant la luminosité, il referme plus ou moins les tissus de velours.
« Il faudra qu’il y ait du jour, une lumière douce qui nous modèlera une texture de peau d’enfants » Il la regarde s’asseoir sur le bord du lit. Elle, c’est ce qu’elle fait en premier. S’asseoir et les pieds tendus et serrés, elle fixe le sol à la recherche d’un encouragement.
- Tu aimerais que cela cesse ? a-t-il demandé un jour.
Elle a répondu non. Surtout pas !
Rien, si ce n’est leur respiration et quelques sons incontrôlés, ne froisse jamais le silence qu’ils ont choisi. Silence ritualisé à l’extrême. Intérieur et extérieur.
Ils se tiennent l’un contre l’autre devant la porte. Elle cache sa tête sur son épaule Il passe sa main sur le visage de sa compagne. Alors, plus un mot mais leurs sens aussitôt montent. Hérissés.
Ils entrent et lui s’occupe de la lumière tandis qu’elle s’assoit. C’est ainsi à chaque fois.
- Y allons-nous ? demande-t-il.
- Oui, lâche-t-elle avec un imperceptible soulagement.
- Tu es de plus en plus pressée ! Bientôt, nous ne parlerons même plus quand nous nous retrouverons, plaisante-t-il.
- Oui. Mais que m’importe.
Il paraît heureux, un peu fébrile. Elle fixe ces doigts, relève la tête et un sourire d’un plaisir ancien se dessine sur son visage.
Le premier jour avait eu sa magie.
L’hôtel était sur leur route. Ils revenaient d’un repas et s’étaient décidés à boire le dernier café. Malgré une conversation pertinente, le silence avait lentement envahi les interstices. Une marée investissant chaque creux et les laissant barbotant entre deux lames. Le regard se laissait couler au plus profond de l’autre, incontrôlable. Quelle force obscure et ténébreuse domptait l’air ? Silence.
Il avait dit sourdement: …Irions-nous… ? Elle avait légèrement secoué son menton dans un frémissement discontinu et dans cette aphasie qui allait rendre tout plus émouvant et plus inéluctable.
Elle se redresse. Lui dans le fauteuil. Il ne respire plus, médusé par ce qui se passe; en apnée dans son désir. Elle sait que c’est ainsi. Incompréhensible, sans raison et sans qu’il soit possible de résister, de se détourner ou de casser le cercle.
Elle tremble sous ce regard immobile, met son châle à ses épaules, puis ferme les yeux sur son monde intérieur.
Dehors, le ciel est à l’automne, frais et coloré des feux du matin.
L’aube est à peine distillée, après la pluie fine de la nuit. Un temps rempli de tonalités diverses et d’intensité, un temps de vigueur.
A chaque fois ces gestes, un emportement réservé. Elle s’approche de lui, yeux clos, contenue, lovée dans un cérémonial seul propre à faire céder les portes de sa prison. Yeux fermés pour moduler en elle sa solitude et les épaisseurs du silence jusqu’à atteindre un état de télépathie parfaite.
L'intime prend le relais; tout son corps devient volubile et se fait résonance de son instrument fragile et subtil. Tremblements à l’affleurement de la peau, sous la peau, tandis que des cratères s’enflamment. Vibration tendue de rouge.
Tout devient langage, domination des sens et accord d’un merveilleux improbable. Rien n’est acquis ; le non-dit entretient le mystère de l’autre et la tension dramatique.
Ils se taisent, alors dans le geste, la transmission du besoin devient démesurée, la quête de l’autre illimitée. Se taire et ainsi s’obliger à entendre, à voir, à toucher encore plus avant parce que le mot « assez » n’est jamais, lui non plus, prononcé. La peau ne saurait mettre de limites (.....)
extrait d'une nouvelle du recueil. Enfin te voilà , que l'on se quitte. (recueil en recherche d'édition)
12 petites annonces à haute voix de l’amour qui ne se dit pas et appendice.
Un titre bavard pour une série de nouvelles sur le silence aussi…
Sous-jacent au thème de l’amour qui prend corps et forme, celui du silence. Silence qui parcourt et fait frissonner ces histoires, l’entier de ce qui se dévoile quand on aime et dont peut-être on n’entend pas la parole.
Alors celui qui écrit, celui qui s’adonne au langage, peut-il se permettre de traiter dans le thème du lien de l’effrayante ambiguïté du silence…
Silence qui est l’objet du désir de ces êtres qui se cherchent et cherchent à se dire entièrement.
Silence qui est le résultat parfait et si paradoxal de la communication quand les amants se livrent.
Silence qui est le mal instillé dans toute relation pour que celle-ci s’éteigne et meure.