poematique expiraTOIre
ΟΟΟ
Premier vendredi du mois de mai. Ça y est c’est le moment d’ouvrir le salon et de sortir ma belle vaisselle : les Vases communicants.
G. Merloni http://leportraitinconscient.com/ va arriver. Il aura, je le sais, les mains pleines. Bouquet de choses à me raconter comme on trace sur la paume des lignes et le destin. Il arrive. Il m’a dit que ce serait un cadeau venu de son passé, de son écriture, de l’obstination tranquille et têtue d’écrire qu’il a depuis toujours. L’Histoire remplie de toutes ses histoires, comme des croisements de haute lice et de petites lices, ce que j’aime tant chez lui, cette façon si particulière qu’il a d’être unique dans un monde vaste, grouillant, d’être lui, au milieu des autres, de tant d’autres et si singulier…
Voici Retiens la nuit où il active la nostalgie, format mondial grandiose, et où il soulève les recoins mystérieux de ses sensations teintées d’amour et de désir.
Le propos des Vases communicants est dû à l’initiative de F. Bon et Scriptopolis. Ecrire non pas pour l’autre mais chez l’autre. Investir un nouvel espace et changer ainsi son image.
On trouve la liste renouvelée des participations mensuelles sur le site tenue par Brigitte Célerier à l’adresse http://rendezvousdesvases.blogspot.ch/ link
Retiens la nuit
Dans un appartement au troisième étage une famille vient juste de dîner. Les chaises
autour de la table ronde ont été écartées et oubliées. Tout comme la table, encore mise,
avec des couverts croisés sur les assiettes, ce que ma tradition de famille appelle « la
bouchée de la bonne éducation » camouflée dans un coin de la faïence aux grandes
feuilles vertes, les verres quasiment vides, les miettes de pain sur la nappe, la couverture
du disque laissée de travers, avec cet œil tout seul entouré de taches de rousseur
scrutant une tranche de ciel. Les voix se sont dispersées : un petit groupe s’est déplacé
sur deux canapés en L, en face de la télévision, un enfant s’est cloîtré dans sa chambre,
un autre profite de la dispersion pour téléphoner.
C’est une drôle d’époque que celle-ci ! On nous autorise des heures et des jours
paresseux, mélancoliques — scandés juste par le gong du déjeuner ou du dîner —, farcis
de longues lectures (mon frère Dodo arrive à lire de lourds romans historiques qui font
plus de mille pages) ou alors gonflés d’étranges solitudes. Il arrive parfois que soudain
cette maison nous appartienne. Le salon tout à coup silencieux — car on a l’habitude
de n’allumer la télévision qu’après le dîner — se transforme en un immense plateau
pour une danse effrénée et tribale, pour se lancer à la recherche téméraire de troubles
et d’épanchements secrets… des échappées, des éclaboussures et des débordements
nécessaires dans une vie saine, protégée et soigneusement éloignée des vexations du
monde.
Pourtant on doit sortir, se faire emporter par les tumultes de la rue, par les petites et
grandes tâches, qui nous contraignent inévitablement à demander, à répondre avec
précision ou gentillesse, ou alors à réagir, à lever les mains ou les baisser… Mais ce
n’est rien s’il s’agit de zigzaguer parmi les autres, de prendre des distances vis-à-vis de
leurs desseins et manipulations ; ce n’est rien jusqu’à ce qu’on ait la chance de savourer
béatement une halte dans la rue sans nom, caressée par le vent léger qui fait frémir
les arbres qu’on a plantés depuis peu et que de tristes manches à balai soutiennent
péniblement…
L’ennui c’est que, de but en blanc, quelque chose de terrible peut arriver. C’est cela notre
aventure quotidienne. Il n’y a plus l’heureuse alternance de guerre et de paix, bataille
sanglante et repos du guerrier, lutte et amour, veille et sommeil. Il y a toujours les deux,
l’un et l’autre, toujours, jour et nuit. Notre minuscule mappemonde de terre et d’eau est
survolée par de pacifiques chiennes et des astronautes cloîtrés dans d’inconfortables
sarcophages de laiton, ou alors elle est menacée par des fauteurs de guerre avec l’arme
atomique entre les dents… L’homme qui habite cette planète, où heureusement la pluie
n’a pas disparu, où on a du vent et parfois on transpire, doit s’habituer à la peur, à la
sensation précise de cheminer sur une lame tranchante, suspendu au-dessus de l’enfer.
Parfois, pendant quelques jours, semaines ou mois, le temps s’écoule sournoisement,
jusqu’à rassurer même les plus craintif. Puis, tout à coup, quelque chose qui poussait
sous une couche épaisse de cendre blanche explose. Une mèche déclenche un fusil en
le pointant vers la tête d’un homme tandis qu’il roulait, pensif, dans une voiture à la
capote baissée, au milieu d’une foule ennuyée, en attente pourtant de son élégant geste
de salut. Tout le monde assiste, en direct à la télé, à cette voiture vieillotte et solennelle
cheminant parmi des familles bien habillées et des miséreux insouciants. Nous tous
assistons à la détonation, suivie par cette espèce d’attaque, ou de mise en scène. Un film
avec des taches de sauce tomate au lieu de sang.
Moi aussi, j’ai été bouleversé par cette violence soudaine, entrée de façon hypocrite, à
pas de loup, jusque dans la maisonnette des sept nains où l’on fêtait Blanche Neige. Une
nouvelle douleur qui meurtrit, une autre absurdité qui assourdit. Il y a deux jours, à
Dallas, on a tiré sur John Fitzgerald Kennedy, le beau Président.
C’est la deuxième fois qu’un grand homme de l’Histoire meurt chez nous. Il y a deux
mois, le pape socialiste aux grandes oreilles a atteint le ciel, sur la pointe des pieds.
Même mort, il ne cesse de bénir notre village plein d’illuminations, en s’attirant quelques
décharges électriques et en donnant des arcs-en-ciel en rechange.
Je suis vraiment désolé. Le monde aura un nouveau contrecoup. Il y a seulement un an
qu’on a risqué une guerre atomique avec la crise de Cuba. Peu de temps après, en un
clin d’œil, on a vu surgir parmi les toits de Berlin un horrible mur qui a rendu assez
invincible et infranchissable une frontière déjà triste et douloureuse. Maintenant, je
ressens gravement le poids d’avoir grandi dans l’orgueil de maîtriser deux langues —
l’italien de mon père et le français de ma mère — qu’on m’a inculqué en me remontant à
la manivelle comme un petit soldat de plomb :
« Allons, enfants de la patrie ! »…
Quelle patrie, s’il y a partout des murs ? Si l’arrogance règne souveraine à l’ombre de
la statue de la Liberté ? En voyant cet homme grand, aux cheveux blonds, traîné à la
hâte sur un lit d’ambulance ; en écoutant la voix rauque de son successeur — le vice-
Président Johnson — en train de prêter serment, juste une heure après dans l’avion
militaire ; en respirant le parfum éventé sur la nuque blanche de sa femme Jacqueline,
pétrifiée, debout dans le même avion, j’ai l’impression d’être un poupon contraint à
sortir du cocon des rites consolateurs avant d’être emporté comme un sac et jeté de
force au bas d’une camionnette militaire, avec un ordre affreux et péremptoire.
« Ne t’inquiète pas », me disais-je à moi-même, enfant, en enfonçant la tête dans
l’oreiller, à chaque fois qu’il faisait sombre. Mais, il n’y a rien à faire, même pour l’enfant
éduqué d’un avocat napolitain et d’une chanteuse française. On ne passe pas, on ne peut
pas courir librement, même pas en imagination, vers les quatre coins de la terre.
La raison finit toujours par être écrasée, sacrifiée. Au commencement, on l’exalte, on
la courtise en la hissant sur des plateaux et des tribunes avec des rubans, comme une
femme magnifique. Comme Marilyn, morte l’année dernière, peut-être au moment où,
à la faveur de la nuit, sur la plage de Cesenatico, je donnais mon premier baiser à une
fille blonde coiffée comme elle. Mais après… tout le monde boit cette télévision et ne
s’aperçoit pas des bourdonnements menaçants dans le ciel. C’est ainsi que d’un moment
à l’autre on te tue, on enlève d’horribles murs, hérissés de tours de garde et de fils
barbelés, et qu’on te contraint à te débattre de toute tes forces, juste pour flotter au-
dessus de l’immense vague de l’Océan. Mais, ce n’est pas fini. Au moment le plus difficile
— quand les forces vont s’évanouir et, peut-être, en allongeant le bras au risque de le
casser, on pourrait saisir un débris ou une bouée de sauvetage —, la télé nous habitue
à jouer de hasard : au-dessus de la vague sautille, en se déployant gracieusement en
deux ou sur le côté, une splendide jeune femme, gaiement dépourvue d’intelligence et
de défauts physiques. C’est à ce moment-là qu’au lieu de nous sauver, nous cédons aux
sirènes d’une bataille perdue d’avance : parmi des myriades de gouttes atlantiques ou
pacifiques, cette petite femme en bikini ressemble comme une goutte d’eau à une fille
déjà trop connue…
Je me réveille en sursautant et je hurle :
— Agata!
Ma famille aussi, elle sort brusquement de la torpeur de la longue enquête télévisée.
Maman Gréco, qu’on appelle chez nous « la Française », se lève pour débarrasser la table.
Dodo reprend sa place, son livre à la main.
Le soir, derrière les annonceurs, la poudre sur le nez et occupés à mettre des rubans aux
mots et à leur signification, les vieux films d’antan s’affichent au milieu des désastres du
monde. Mon père s’énerve pour le énième premier plan fatal sur Greta Garbo. Il exulte,
au contraire, aux rares apparitions de Doris Day. Tout ce monde en train de me tomber
dessus, qu’il soit vieux ou nouveau, me semble absolument vrai.
Sur l’écran, un navire de guerre soviétique ramène les fusées que Fidel Castro attendait.
Maintenant, Cuba deviendra une île au souffle suspendu sur le fil de l’eau… De là
remontent à la surface les petits bras luisants d’Agata. C’est une nageuse expérimentée,
une sirène aux longs cheveux, se noyant dans un impénétrable aquarium. Elle est en
train de retourner dans son monde tandis que je rentre dans le mien.
Sous la vague, écrasé comme un immeuble terrassé par un tremblement de terre, je
retrouve mon microcosme de condamné à mort : je suis un rat des villes, incapable de
sortir de son labyrinthe de cages colorées. Est-ce qu’Agata est là, dans ce fleuve en crue
qui pousse contre le hublot de verre ? Mais, comment ferais-je pour partir à sa rencontre
si je ne sais même pas nager ?
Je devrais arrêter la pendule obsessionnelle de la pensée et de mélanger les faits
du monde avec mes angoisses solitaires. Mais, le cauchemar télévisé pourrait d’un
coup se renverser — hop là — en un agréable rêve : personne n’est véritablement
mort, personne n’est vivant non plus, à part Agata, qui saute maintenant avec des skis
nautiques, en dessinant des gribouillis sur ma poitrine d’oiseau rapace.
Après la dernière rencontre sur la terre ferme Agata s’est transformée. Maintenant,
elle est inatteignable. Je dois m’habituer à la poursuivre à vide, à courir vers elle, en
sachant déjà que là où j’irai je ne la rencontrerai jamais. Elle ne sera pas là. Mais, j’aurai
fait un voyage ou une partie de campagne, en la gardant avec moi bien cachée au milieu
des mouchoirs sales, dans la poche de pantalon. Ainsi je me fatiguerai et, sans m’en
apercevoir, je confondrai son corps avec un autre corps, sa voix avec une autre voix…
Et je dois donc user la douleur jusqu’à la rendre volatile avant d’envoyer à quelqu’un
d’autre les mots et les gestes inventés pour elle. Maintenant que j’ai la voiture, moitié-
moitié avec ma mère, je peux m’aventurer dans Rome, me faufiler dans les nouveaux
trous providentiels qu’on a creusés le long des remparts et sous les quais du Tevere,
atteindre des endroits lointains et inconnus où, un beau jour, je déménagerais pour
m’ouvrir de nouveau à l’amour.
Entraîné par cette dérive de douleur, mon esprit incertain se sauvera dans une grotte
naturelle, où j’attendrai sans émotion des cortèges de mérous et de mulets, des parfums
d’algues mortes ou alors des fantômes féminins, venus exprès pour me consoler :
— Alfredo, ne t’inquiète pas ! Nage !
Giovanni Merloni
vous trouverez mon texte ici http://leportraitinconscient.com/